Si vous cherchez à découvrir l’un des personnages les plus emblématiques de la culture bretonne, laissez-moi vous raconter l’histoire fascinante de Bécassine ! Cette héroïne de bande dessinée, née en 1905, continue de susciter débats et passions en Bretagne. Entre héritage culturel et polémiques, découvrons ensemble qui se cache vraiment derrière cette figure si particulière de notre patrimoine.
Qui est vraiment Bécassine ?
Bécassine apparaît pour la première fois le 2 février 1905 dans l’hebdomadaire « La Semaine de Suzette ». Créée par la scénariste Jacqueline Rivière et le dessinateur Émile-Joseph-Porphyre Pinchon, elle porte le vrai nom d’Annaïk Labornez à partir de 1913. Née à Clocher-les-Bécasses, un village imaginaire du Finistère sud, son surnom vient d’un vol de bécasses qui serait passé au-dessus du village le jour de sa naissance.
Contrairement aux idées reçues, le personnage ne naît pas d’une inspiration bretonne. Joseph Pinchon, originaire d’Amiens, s’inspire initialement des costumes et coiffes picardes. Ce n’est qu’en 1913 que Maurice Languereau fait du personnage une Finistérienne, lui donnant son identité bretonne.
Pourquoi Bécassine dérange-t-elle en Bretagne ?
Le personnage cristallise depuis plus d’un siècle les tensions autour de la représentation des Bretons. Nombreux sont les universitaires qui y voient l’incarnation du mépris de la bourgeoisie parisienne envers le peuple breton. James Eveillard et Ronan Dantec définissent Bécassine comme « l’incarnation du mépris dont les Bretons ont souvent souffert ».
Cette perception négative s’ancre dans plusieurs éléments troublants. Sa bouche, généralement absente des dessins, fait dire à certains militants qu’il s’agissait d’empêcher le personnage de « protester en breton ». L’ethnologue François de Beaulieu y voit un « mélange de bonté et de bêtise entêtées » qui perpétue le mythe de la « Bretagne arriérée mais pure ».
Henri Boyer, professeur en sciences du langage, souligne que « le plus grave est sans doute la manière dont les Bretons ont eux-mêmes intégré cette image qui leur est renvoyée ». Cette intériorisation de l’image négative constitue ce que certains historiens appellent le « syndrome de Bécassine ».
Quelles ont été les réactions bretonnes ?
L’histoire regorge de protestations bretonnes contre ce personnage. En 1939, l’adaptation cinématographique provoque un tollé. Un député du Finistère s’indigne à la Chambre : « Ce sont les enfants de Bécassine qui se sont fait tuer en 14 ». Le film ne sera pas projeté en Bretagne pour éviter des « troubles à l’ordre public ».
La même année, un groupe de Bretons décapite la statue en cire du personnage au musée Grévin, la trouvant « trop grotesque ». En 2005, la sortie d’un timbre-poste à l’effigie de Bécassine suscite la réprobation de plusieurs associations bretonnes.
Plus récemment, en 2018, le mouvement indépendantiste « Dispac’h » appelle au boycott du film de Bruno Podalydès, dénonçant une « insulte à la mémoire de notre peuple ».
Bécassine était-elle vraiment si bête ?
Une lecture attentive des albums révèle un personnage bien plus complexe que sa réputation. Bécassine sait lire et écrire puisqu’elle rédige ses mémoires dès le premier album. Elle passe son permis de conduire en 1927, fait encore rare pour une femme de l’époque, et voyage dans sa propre automobile baptisée « Fringante ».
Elle s’engage personnellement durant la Première Guerre mondiale, prend l’avion, le bateau, se déplace jusqu’en Amérique et apprend le ski alpin. Loin de l’image de la bonne sotte, elle apparaît comme une femme des Années folles, moderne et intégrée dans son époque.
La pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto avait d’ailleurs signalé ses albums « comme des modèles d’une éducation moderne et d’une compréhension de la psychologie enfantine ».
Comment le personnage évolue-t-il aujourd’hui ?
Depuis les années 1970, l’image de Bécassine connaît des détournements significatifs. L’affiche d’Alain Le Quernec la présente le poing dressé, protestant contre les marées noires. Dan Ar Braz, représentant de la France à l’Eurovision en breton, chante « Bécassine, ce n’est pas ma cousine ! » pour réfuter cette vision condescendante.
Le film de Bruno Podalydès en 2018 tente de réhabiliter le personnage : « Bécassine n’est pas la fille un peu niaise et stupide que l’on croit. Elle est naïve, certes, et candide, mais aussi curieuse et inventive. Elle a une âme d’enfant dans un corps d’adulte. »
Quel héritage pour la Bretagne ?
Au-delà des polémiques, Bécassine reste un phénomène culturel majeur. Ses 27 aventures parues de 1913 à 1950 ont marqué des générations de lecteurs. Le personnage a inspiré films, chansons, et continue de faire débat, preuve de sa persistance dans l’imaginaire collectif.
L’historien Jérôme Cucarull note que la recherche récente a permis de « rectifier nettement l’image qui prévalait d’une Bretagne rurale arriérée dont Bécassine pouvait constituer un symbole ». Cette évolution historique invite à une relecture plus nuancée du personnage.
Aujourd’hui, la question n’est peut-être plus de condamner ou de défendre Bécassine, mais de comprendre ce qu’elle révèle des rapports entre Paris et la Bretagne, entre représentation et réalité. Car comme le souligne Bernard Lehembre dans « Bécassine, une légende du siècle », elle reste avant tout le témoin d’une époque et de ses préjugés, qu’il nous appartient de décrypter avec le recul de l’histoire.